André Masson - L'esprit de métamorphose

 

Nous sommes faits de l'étoffe de nos rêves et notre petite vie est entourée de sommeil.

William Shakespeare, La tempête

 

Éclos des décombres de la Grande Guerre et du terreau dadaïste, le Surréalisme fut le mouvement artistique le plus fécond du XXe siècle occidental. Dans son Manifeste, André Breton en fixa les contours comme suit : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée (l’inconscient psychique) ». Originairementlittéraire, le mouvement se caractérisera bientôt par sa transdisciplinarité (peintures, objets, collages, cinéma, costumes…) et par la multiplicité de ses membres.

André Masson entra en surréalisme dès 1922, lorsqu’il s’installa rue Blomet et partagea avec Miro un atelier (« L’anti-cénacle ») qui devint l'équivalent pour le Surréalisme du Bateau-Lavoir pour le Cubisme. Inspiré par la méthode de l’écriture automatique, Masson s’inventa un style spontané, « dionysiaque » et rêveur, fruit des « déraisonnements » de sa main. De ces divagations naquirent des lignes enchevêtrées, desquelles surgirent des figures qui révélaient l’inconscient du créateur. Dans son court-métrage À la source, la femme aimée (édité conjointement avec le moyen-métrage Le Regard Picasso chez Frémeaux & Associés, DVD FA4027) la réalisatrice Nelly Kaplan témoigna, par ailleurs, de son émotion devant l’expression « des corps transis par les vertiges d’Éros » dans les œuvres de Masson. Amoroso, Charmeuses de papillons, Les érophages, entre autres estampesprésentées ici, témoignent de cette manière dont s’inspirera plus tard Jackson Pollock - même si ce dernier s’intéressera au geste lui-même plutôt qu’aux formes qui en émanaient.

Néanmoins si Masson, à travers son style contourné s’était principalement appliqué à l’expression de son intériorité, il a su plus tard renouveler son regard et le tourner vers le monde. Pendant son exil en Martinique, puis aux États-Unis entre 1941 et 1945, il s’initia au paysage et de retour en France, installé sur les contreforts de la Sainte Victoire, réinterpréta la peinture de Cézanne, puis celle des Fauves. La composition architecturée de La cascade bleue et les grands aplats vifs et structurants de La vague du futur en sont les exemples les plus éloquents.

Cette ouverture au monde et ce tropisme pour les œuvres du passé qui caractérisa le dernier Masson trouvèrent leur ultime débouché à travers une nouvelle pratique, celle du voyage. Vers l’Allemagne d’abord, puis vers l’Italie, et plus spécifiquement Venise. Masson y reviendra à de nombreuses reprises et, marchant dans les pas d’un Guardi ou d’un Canaletto, nous lèguera des vedute au style ébauché et tachiste qui ne laisseront pas indifférents les amoureux de la Sérénissime.

Mais la rencontre entre Venise et André Masson n’est peut-être pas liée au hasard (si cher à Breton). Les courbes, les contre-courbes et la multiplicité des styles de l’artiste semblent faire écho aux mille reflets et aux sinuosités d’une ville qui semble émaner d’un songe.

Christophe Lointier & Patrick Frémeaux

 

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